mars 13th, 2010 Posted in Brève, Interactivité, Personnel, indices | 18 Comments »
Mon interview dans Libé au sujet des « digital na(t)ives » aura eu la vertu de provoquer le débat. L’adresse des trois versions de l’article disponibles en ligne () et de ma mise au point ont été « twittées » des centaines de fois et commentées sur des forums ou des blogs divers ().
Le ton avec lequel mes propos sont reçus change énormément selon l’endroit où on peut les lire. Sur le site de Libération par exemple, la totalité des commentaires va dans mon sens ou au delà, parfois sur l’air de « il n’y a plus de jeunesse ma bonne dame » et de « de mon temps les gosses s’amusaient avec un bout de bois » (certes, mais ils n’avaient pas le choix). C’est aussi le seul lieu où ma légitimité en tant qu’observateur n’est pas remise en cause et où le caractère empirique de mes observations ne m’est pas reproché. Peut-être que cela signifie que la presse « traditionnelle » conserve une forme d’autorité que n’ont pas d’autres médias : si c’est dans le journal, c’est que ça doit être vrai, si cette personne est interviewée, c’est qu’il y a une bonne raison (). Il est intéressant de noter que ce forum de Libération n’a été actif que dans les heures qui ont suivi la publication de l’article alors que d’autres n’ont commencé à devenir actifs qu’après et le sont restés plus longtemps.

Il en va bien autrement sur Écrans.fr où mon propos est accueilli de façon moins bienveillante (et au fond pertinente), non sur le fond, mais sur ma méthodologie : « rien n’est étayé » ; « vous auriez tout aussi bien pu m’interviewer, j’aurais dit grosso-modo la même chose ». Cependant, le constat de la fin de l’aventure de la micro-informatique (et en route pour d’autres aventures, très certainement) est là aussi généralement admis mais certains y voient quelque chose d’extrêmement positif, comme un dénommé oomu qui conclut un texte assez brutal par :
« Avant, on _déconseillait_ de s’intéresser aux Zordinateurs, on méprisait, on insultait, on crachait sur l’outil et ceux qui voyait son utilité finale. Comment pouvait vous croire à une régression quand maintenant tout jeune vit avec ces outils et ne s’étonne plus si certains créent avec ? Y a beaucoup plus d’acceptation maintenant qu’auparavant. L’époque informatique actuelle est meilleure. Avant c’était tarte ».
Un autre contributeur, que je connais sous le nom de A_, reprend à son compte l’idée d’une passivité croissante face aux outils, qu’il constate sur les forums :
« Pour se rendre compte de la passivité des générations actuelles il suffit de visiter des sites communautaires d’entraide comme Clubic, commentçamarche, hardware-fr, 95% (oui au pif, parce que je le veau bien) des questions sont posées des ados dont les questions sont solubles en moins de deux minutes avec Google en prenant deux trois mots clefs de leurs messages et la première page de résultats ».
Cette observation (difficile à démontrer) m’a rappelé un de mes étudiants, bon programmeur, qui se reconnaîtra sans doute et qui travaille en permanence avec une fenêtre de discussion en direct ouverte. Pendant qu’il rédige son code, il questionne un de ses amis qui a déjà eu à résoudre les problèmes sur lesquels il travaille : « ça ne marche pas, qu’est-ce que je fais ? ». Cette méthode s’avère très efficace, l’information circule à toute vitesse, les compétences se complètent et l’expérience des uns profite aux autres. Là, on est on est vraiment très loin de l’expérience du passionné solitaire de micro-informatique que j’ai été qui s’abimait les yeux sur son Sinclair ZX81 et qui lisait et relisait le manuel du langage Basic (). Pour le coup, je pense que les jeunes gens qui ont un compte FaceBook, qui utilisent MSN ou les textos depuis leur enfance ont une approche naturelle et parfois quasiment symbiotique de ces outils, de leur manipulation technique comme de leurs règles non-écrites. Cette manière de mutualiser la compétence a un petit côté Village des damnés, récit dans lequel les enfants d’un village, nés au même moment dans des conditions mystérieuses, profitent collectivement des connaissances individuelles : lorsque l’un d’entre eux a résolu un problème, tous s’avèrent capables de le résoudre à leur tour.

On peut supposer que cette génération est en train de débarquer sur le marché de l’emploi avec une aptitude très élevée pour le travail collaboratif, non pas selon le modèle des bâtisseurs de cathédrales (tous ensemble pour créer un unique monument), modèle qui est celui de Wikipédia par exemple, mais sur le modèle de la collaboration entre individus qui se rendent mutuellement service en formant un réseau informel et amical.
Il s’agit sans doute d’une évolution positive (entraide, lien social) qui favorisera dans le monde du travail, à une échelle peut-être radicalement nouvelle du fait des canaux par lesquels cela passe, des stratégies individuelles de coopération telles que les éthologues les observent dans la nature (je cesse de t’épouiller si tu ne m’épouilles jamais, etc. — la littérature évolutionniste regorge de ce genre de choses). Seront favorisés ceux qui sauront se montrer généreux de leur temps ou de leur savoir à bon escient et en acceptant les règles qui ont cours dans les réseaux sociaux virtuels. Le fait de soigner son image publique sur Internet sera aussi une donnée très importante.
Cory Doctorow, auteur de science-fiction (entre autres) imaginait dans son roman Dans la Dèche au Royaume Enchanté
une société future où la monnaie a été remplacée par la popularité sociale, qui se quantifie comme on dénombre ses « amis » sur Facebook, ses « followers » sur Twitter ou comme on estime son pourcentage de fiabilité sur les sites de vente entre particuliers.
Certains tirent de mon interview une conclusion désabusé, comme Félix Potuit, contributeur à Wikipédia, qui explique sur le « bistro » de l’encyclopédie contributive :
« L’économie libérale est parvenue à ses fins : créer des générations entières de consommateurs décérébrés. On leur branche les prélèvements automatiques sur leur compte à la naissance, et toute leur vie, ils baignent dans la pub, le bruit, le jeu vidéo, l’image de synthèse et le Red Bull, et ils payent pour ça. Ils mourront avant même de s’apercevoir qu’ils avaient un cerveau et qu’ils auraient pu s’en servir. Des poulets de batterie, exploités par une petite caste de milliardaires. Brave new world ! ».
Excessif et injuste sans doute (espérons), mais fougueusement exprimé.
Si l’on considère tous les commentaires qui ont été faits, on remarquera un fait sans doute malheureux : sauf erreur ou exception, il semble qu’aucun représentant de la génération des « digital natives » n’ait ressenti l’envie de participer au débat. J’ai évoqué un peu ces questions verbalement avec des étudiants, hier, et il m’a semblé percevoir un léger embarras, peut-être chez certains l’impression que mon propos constitue une forme de reproche généralisé — ce qui n’est évidemment pas le cas, il n’y a aucun reproche ici, mais au contraire une certaine inquiétude en constatant que les outils numériques sont de plus en plus verrouillés et rendus inaccessibles à l’amateur par l’industrie qui y trouve son compte (de même qu’elle préfère que les gens ne sachent plus cuisiner) mais aussi parce que la tendance vers le confort et la facilité est une évolution naturelle de toute technologie. Ce n’est pas parce que nous étions malins que nous programmions en Basic en 1985, c’est surtout parce qu’il n’existait rien d’autre à faire sur un ordinateur.
Le fait est que notre monde numérique va se simplifier en apparence et se complexifier en arrière-plan : traçabilité, surveillance, objets intelligents (à quand le frigo qui nous menace de procès, comme chez Philip K. Dick ?), solutions commerciales propriétaires (Apple, Nintendo, Amazon,…). Nous ne verrons qu’une toute petite partie de l’iceberg alors même que nos existences dépendront de plus en plus de solutions technologiques sur lesquelles nous n’aurons aucune prise.

C’est pour cela qu’il me semble important d’être le plus possible conscient du fonctionnement des choses, de se prendre en mains. C’est ce que j’essaie d’appliquer en tant qu’enseignant : mes étudiants ne vont pas (ou pas tous) devenir programmeurs, mais j’essaie de leur apprendre qu’il n’y a rien de magique dans l’informatique ou dans un service en ligne, qu’il est à la portée de chacun de fabriquer un logiciel ou que le micro-ordinateur est un outil fantastique avant d’être un média interactif. Dans bien d’autres domaines, nous nous faisons ou nous nous sommes déjà fait priver de notre savoir-faire. Je m’inquiète pour ce champ précis parce que j’ai un modeste recul historique, mais le problème de l’autonomie existe dans bien d’autres domaines pour lesquels je n’ai pas de compétence : bricolage, couture, cuisine…
Quoi qu’il en soit, je ne me pose pas en juge de qui ou de quoi que ce soit et je ne cherche pas à donner de leçons, j’essaie juste de comprendre dans quelle direction le monde change, depuis mon petit bout de lorgnette et en profitant de mon expérience personnelle.
En complément à ce débat, on peut écouter l’émission du 12 février de Place de La Toile (France Culture) où Anca Boboc, sociologue chez France Télécom, parle du mythe de la génération des « digital natives » et du rapport que les jeunes gens concernés ont avec la vie professionnelle et la vie privée. On y apprend entre autres que les jeunes de la génération « Y » sont souvent amenés à devenir des utilisateurs avertis des outils numériques parce que l’on croit qu’ils sont des utilisateurs avertis : « on leur met une étiquette et on les pousse à respecter cette étiquette ». Dans la première partie de l’émission, on peut aussi écouter André Gunthert qui traite de la mutation de la photo de famille.