Profitez-en, après celui là c'est fini

Deux ans

mars 13th, 2010 Posted in Brève, Link-dropping, Personnel | 12 Comments »

Ce blog a deux ans.
Il a commencé par un post consacré à évoquer mes rapports avec Nana Mouskouri et mon expérience de retoucheur photo d’avant photoshop. Il s’agissait chaque fois de compléter des discussions entamées avec mes étudiants. Je me suis ensuite plu à parler des films dont le héros est un ordinateur (et sujet connexes), avec un succès particulier pour mes articles consacrés à Blade Runner, AlphavilleRollerballClass of 1999Le dernier starfighter et WarGames. Toujours au cinéma, mon article sur le film Steak a été beaucoup cité et beaucoup discuté. Parmi les articles qui ont eu un certain succès, ajoutons : Max HeadroomMygale.orgPerdu.com et >Interactif ; La fin du web expérimental ; Les sujets de la surveillance et de la sousveillance, de la censure et de la brutalité mécanique, du piège que peut constituer le Web 2.0 (1)(2) et (3), du rapport entre les professionnels et les amateurs, entre l’élite et la plèbe ; Du piratage et des lois sur le droit d’auteur (Hadopi – une loi générationnelle, Barbarie et droit d’auteur, Cassette, HadopiL’auteur, ses droits, son public, Victime de piraterie, le cinéma est en grande forme, Les étudiants, Wikipédia et le plagiat).
J’ai espionné le monde entier et je me suis interrogé sur l’invisibilité de l’internaute. Je me suis intéressé à des archétypes tels que les whiz kids, les universitaires et les digital na(t)ives. J’ai raconté ma vie (Ce qu’il reste, Le jour où j’ai croisé le fer (blanc) avec Pierre Assouline, Pourquoi je quitte mon poste d’administrateur sur Wikipédia, Le buzz, le bourdon).
Je me suis intéressé au design et à l’art (Typographie pour humainsTypographies cybernétiquesArt brut algorithmiqueDu design et de l’art, Génériques de films,…). J’ai rédigé un cours consacré au langage Processing, etc., etc.
Au total, quatre cent quarante deux articles en comptant celui-ci. Je n’ai cité plus haut que ceux qui ont eu le plus de lecteurs ou qui ont été le plus souvent cités sur d’autres blogs.

À ma grande honte, je dois admettre que la plus grande partie des visiteurs de ce blog ne sont venus que pour lire un article, celui qui s’intitule « sous les jupes des filles ».
Il existe des mystères dont le succès ne se dément pas.

Illustration : Deux Ans de vacances, d’après Jules Verne, dessin de Léon Benett

Service après-après-vente

mars 13th, 2010 Posted in Brève, Interactivité, Personnel, indices | 18 Comments »

Mon interview dans Libé au sujet des « digital na(t)ives » aura eu la vertu de provoquer le débat. L’adresse des trois versions de l’article disponibles en ligne (1) et de ma mise au point ont été « twittées » des centaines de fois et commentées sur des forums ou des blogs divers (2).
Le ton avec lequel mes propos sont reçus change énormément selon l’endroit où on peut les lire. Sur le site de Libération par exemple, la totalité des commentaires va dans mon sens ou au delà, parfois sur l’air de « il n’y a plus de jeunesse ma bonne dame » et de « de mon temps les gosses s’amusaient avec un bout de bois » (certes, mais ils n’avaient pas le choix). C’est aussi le seul lieu où ma légitimité en tant qu’observateur n’est pas remise en cause et où le caractère empirique de mes observations ne m’est pas reproché. Peut-être que cela signifie que la presse « traditionnelle » conserve une forme d’autorité que n’ont pas d’autres médias : si c’est dans le journal, c’est que ça doit être vrai, si cette personne est interviewée, c’est qu’il y a une bonne raison (3). Il est intéressant de noter que ce forum de Libération n’a été actif que dans les heures qui ont suivi la publication de l’article alors que d’autres n’ont commencé à devenir actifs qu’après et le sont restés plus longtemps.

Il en va bien autrement sur Écrans.fr où mon propos est accueilli de façon moins bienveillante (et au fond pertinente), non sur le fond, mais sur ma méthodologie : « rien n’est étayé » ; « vous auriez tout aussi bien pu m’interviewer, j’aurais dit grosso-modo la même chose ». Cependant, le constat de la fin de l’aventure de la micro-informatique (et en route pour d’autres aventures, très certainement) est là aussi généralement admis mais certains y voient quelque chose d’extrêmement positif, comme un dénommé oomu qui conclut un texte assez brutal par :
« Avant, on _déconseillait_ de s’intéresser aux Zordinateurs,  on méprisait, on insultait, on crachait sur l’outil et ceux qui voyait son utilité finale. Comment pouvait vous croire à une régression quand maintenant tout jeune vit avec ces outils et ne s’étonne plus si certains créent avec ? Y a beaucoup plus d’acceptation maintenant qu’auparavant. L’époque informatique actuelle est meilleure. Avant c’était tarte ».
Un autre contributeur, que je connais sous le nom de A_, reprend à son compte l’idée d’une passivité croissante face aux outils, qu’il constate sur les forums :
« Pour se rendre compte de la passivité des générations actuelles il suffit de visiter des sites communautaires d’entraide comme Clubic, commentçamarche, hardware-fr, 95% (oui au pif, parce que je le veau bien) des questions sont posées des ados dont les questions sont solubles en moins de deux minutes avec Google en prenant deux trois mots clefs de leurs messages et la première page de résultats ».
Cette observation (difficile à démontrer) m’a rappelé un de mes étudiants, bon programmeur, qui se reconnaîtra sans doute et qui travaille en permanence avec une fenêtre de discussion en direct ouverte. Pendant qu’il rédige son code, il questionne un de ses amis qui a déjà eu à résoudre les problèmes sur lesquels il travaille : « ça ne marche pas, qu’est-ce que je fais ? ». Cette méthode s’avère très efficace, l’information circule à toute vitesse, les compétences se complètent et l’expérience des uns profite aux autres. Là, on est on est vraiment très loin de l’expérience du passionné solitaire de micro-informatique que j’ai été qui s’abimait les yeux sur son Sinclair ZX81 et qui lisait et relisait le manuel du langage Basic (4). Pour le coup, je pense que les jeunes gens qui ont un compte FaceBook, qui utilisent MSN ou les textos depuis leur enfance ont une approche naturelle et parfois quasiment symbiotique de ces outils, de leur manipulation technique comme de leurs règles non-écrites. Cette manière de mutualiser la compétence a un petit côté Village des damnés, récit dans lequel les enfants d’un village, nés au même moment dans des conditions mystérieuses, profitent collectivement des connaissances individuelles : lorsque l’un d’entre eux a résolu un problème, tous s’avèrent capables de le résoudre à leur tour.

On peut supposer que cette génération est en train de débarquer sur le marché de l’emploi avec une aptitude très élevée pour le travail collaboratif, non pas selon le modèle des bâtisseurs de cathédrales (tous ensemble pour créer un unique monument), modèle qui est celui de Wikipédia par exemple, mais sur le modèle de la collaboration entre individus qui se rendent mutuellement service en formant un réseau informel et amical.
Il s’agit sans doute d’une évolution positive (entraide, lien social) qui favorisera dans le monde du travail, à une échelle peut-être radicalement nouvelle du fait des canaux par lesquels cela passe, des stratégies individuelles de coopération telles que les éthologues les observent dans la nature (je cesse de t’épouiller si tu ne m’épouilles jamais, etc. — la littérature évolutionniste regorge de ce genre de choses). Seront favorisés ceux qui sauront se montrer généreux de leur temps ou de leur savoir à bon escient et en acceptant les règles qui ont cours dans les réseaux sociaux virtuels. Le fait de soigner son image publique sur Internet sera aussi une donnée très importante.
Cory Doctorow, auteur de science-fiction (entre autres) imaginait dans son roman Dans la Dèche au Royaume Enchanté une société future où la monnaie a été remplacée par la popularité sociale, qui se quantifie comme on dénombre ses « amis » sur Facebook, ses « followers » sur Twitter ou comme on estime son pourcentage de fiabilité sur les sites de vente entre particuliers.

Certains tirent de mon interview une conclusion désabusé, comme Félix Potuit, contributeur à Wikipédia, qui explique sur le « bistro » de l’encyclopédie contributive :
« L’économie libérale est parvenue à ses fins : créer des générations entières de consommateurs décérébrés. On leur branche les prélèvements automatiques sur leur compte à la naissance, et toute leur vie, ils baignent dans la pub, le bruit, le jeu vidéo, l’image de synthèse et le Red Bull, et ils payent pour ça. Ils mourront avant même de s’apercevoir qu’ils avaient un cerveau et qu’ils auraient pu s’en servir. Des poulets de batterie, exploités par une petite caste de milliardaires. Brave new world ! ».
Excessif et injuste sans doute (espérons), mais fougueusement exprimé.

Si l’on considère tous les commentaires qui ont été faits, on remarquera un fait sans doute malheureux : sauf erreur ou exception, il semble qu’aucun représentant de la génération des « digital natives » n’ait ressenti l’envie de participer au débat. J’ai évoqué un peu ces questions verbalement avec des étudiants, hier, et il m’a semblé percevoir un léger embarras, peut-être chez certains l’impression que mon propos constitue une forme de reproche généralisé — ce qui n’est évidemment pas le cas, il n’y a aucun reproche ici, mais au contraire une certaine inquiétude en constatant que les outils numériques sont de plus en plus verrouillés et rendus inaccessibles à l’amateur par l’industrie qui y trouve son compte (de même qu’elle préfère que les gens ne sachent plus cuisiner) mais aussi parce que la tendance vers le confort et la facilité est une évolution naturelle de toute technologie.  Ce n’est pas parce que nous étions malins que nous programmions en Basic en 1985, c’est surtout parce qu’il n’existait rien d’autre à faire sur un ordinateur.
Le fait est que notre monde numérique va se simplifier en apparence et se complexifier en arrière-plan : traçabilité, surveillance, objets intelligents (à quand le frigo qui nous menace de procès, comme chez Philip K. Dick ?), solutions commerciales propriétaires (Apple, Nintendo, Amazon,…). Nous ne verrons qu’une toute petite partie de l’iceberg alors même que nos existences dépendront de plus en plus de solutions technologiques sur lesquelles nous n’aurons aucune prise.

C’est pour cela qu’il me semble important d’être le plus possible conscient du fonctionnement des choses, de se prendre en mains. C’est ce que j’essaie d’appliquer en tant qu’enseignant : mes étudiants ne vont pas (ou pas tous) devenir programmeurs, mais j’essaie de leur apprendre qu’il n’y a rien de magique dans l’informatique ou dans un service en ligne, qu’il est à la portée de chacun de fabriquer un logiciel ou que le micro-ordinateur est un outil fantastique avant d’être un média interactif. Dans bien d’autres domaines, nous nous faisons ou nous nous sommes déjà fait priver de notre savoir-faire. Je m’inquiète pour ce champ précis parce que j’ai un modeste recul historique, mais le problème de l’autonomie existe dans bien d’autres domaines pour lesquels je n’ai pas de compétence : bricolage, couture, cuisine…
Quoi qu’il en soit, je ne me pose pas en juge de qui ou de quoi que ce soit et je ne cherche pas à donner de leçons, j’essaie juste de comprendre dans quelle direction le monde change, depuis mon petit bout de lorgnette et en profitant de mon expérience personnelle.

En complément à ce débat, on peut écouter l’émission du 12 février de Place de La Toile (France Culture) où Anca Boboc, sociologue chez France Télécom, parle du mythe de la génération des « digital natives » et du rapport que les jeunes gens concernés ont avec la vie professionnelle et la vie privée. On y apprend entre autres que les jeunes de la génération « Y » sont souvent amenés à devenir des utilisateurs avertis des outils numériques parce que l’on croit qu’ils sont des utilisateurs avertis : « on leur met une étiquette et on les pousse à respecter cette étiquette ». Dans la première partie de l’émission, on peut aussi écouter André Gunthert qui traite de la mutation de la photo de famille.



  1. un fac-simile sur le présent site, une version sur le site de Libération et une autre, assortie de corrections, sur celui de Écrans.
  2. Par exemple : Gros Pixels et Solutions de Continuité.
  3. Avec mauvais esprit, je dirais que de nombreux « philosophes médiatiques » ont bâti leur carrière sur l’autorité que leur donnent les médias de masse.
  4. Les ordinateurs personnels ont longtemps été fournis avec un langage de programmation intégré, mais aussi avec un manuel d’apprentissage de ce langage de programmation. Aujourd’hui les choses s’acquièrent séparément puisque la programmation n’est plus du tout l’usage premier des ordinateurs personnels.

L’ordinateur comme outil

mars 11th, 2010 Posted in Brève, Personnel | 42 Comments »

Hier 10 mars, le quotidien Libération a publié une pleine page d’interview de votre serviteur au sujet des jeunes et de l’ordinateur. Je suppose que ça sera accessible en ligne pour les non-abonnés dès demain, mais j’en ai déposé une version pdf sur ce serveur (cliquez sur l’image ou sur ce lien pour y accéder).
Cette interview faisait suite à un de mes articles sur ce blog, La génération post-micro, article dans lequel je prenais prétexte de la publication d’une étude belge pour faire connaître mon sentiment (hautement subjectif) au sujet du rapport entre les adolescents et les très jeunes adultes actuels et l’ordinateur. Selon moi, les « digital natives » (ceux qui sont nés dans un bain numérique — consoles, ordinateurs, téléphone mobile) sont moins compétents face à un ordinateur que l’on pourrait l’imaginer a priori. Leur usage change et accompagne la mutation de l’ordinateur qui devient un médium et non plus un outil. C’est une évolution que j’ai cru remarquer très récemment dans les divers lieux où j’enseigne ou au travers de témoignages divers. J’avais eu l’occasion d’en reparler lors du débat consacré à l’éducation aux nouvelles technologies de la revue Regards sur le numérique.
Ceci étant dit, il est évident que je ne suis pas sociologue ou anthropologue et mes observations n’engagent que moi.
Après avoir lu l’article de Libé (qui est conforme à la version que l’on m’a soumise avant publication), je me rends compte que j’ai un ton un peu péremptoire et que je m’autorise des généralisations que je ne pense même pas. Le lecteur devra donc de lui-même saupoudrer le texte des « peut-être », des « sans doute » et des « d’après moi » qui lui font défaut.
Pour finir, le journal me prête un titre imaginaire en faisant de moi un maître de conférences à l’Université Paris 8 et à l’école d’art du Havre depuis 1996. En réalité, si j’enseigne bien depuis 1996, je ne suis pas maître de conférences mais maître de conférences associé (c’est à dire professionnel recruté par l’université pour une durée déterminée), et ce depuis 2001 seulement. Quand à l’école d’art du Havre, j’y suis professeur, emploi qui n’a rien en commun avec le titre universitaire homonyme. Enfin, il est écrit que je suis « expert en technologies » mais je ne pense pas que la formule (un peu vague au demeurant) me décrive très bien.
J’avais insisté sur ces questions de titres et de postes avec Astrid Girardeau, qui m’a interviewé, mais l’article final a été rédigé sans elle, puisqu’elle ne travaille plus pour Libération. L’introduction, notamment, n’est pas conforme à celle qu’Astrid avait rédigée.
Dernier détail : l’article affirme que j’ai quarante deux ans. Je suis presque sûr que c’est de ma faute car je ne sais jamais exactement mon âge. En fait j’ai un an de moins.
Il était important que je rectifie / précise ces points.

Jodi à Paris

mars 10th, 2010 Posted in Brève, Interactivité | 3 Comments »

Jodi (Joan Heemskerk et Dirk Paesmans), couple d’artistes pionniers du Net.art, étaient hier et aujourd’hui invités à intervenir à l’Université Paris 8, à l’initiative de Camille Paloque-Berges, du département Hypermédias.
J’ai eu l’honneur et le plaisir de les interviewer pour le prochain numéro du magazine Amusement.

Sur la photo ci-dessus : Camille Paloque-Berges (gauche) et Sophie Daste dégustent des chocolats tandis que Joan et Dirk cachent leur visage derrière leurs iBooks ouverts comme des livres — réponse pied-de-nez à la question du livre électronique ?

Leurs sites parfois incompréhensibles au profane (comme par exemple wwwwwwwww.jodi.org dont le sens n’apparaît que pour ceux qui prennent le temps de consulter le code source de la page) et leur refus du high-tech ne les empêchent pas de séduire le public par l’approche saine et gaie qu’ils ont de la création sur Internet.

Logorama

mars 8th, 2010 Posted in Au cinéma, Design, indices | 11 Comments »

Logorama, le film de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain, du collectif H5, vient de recevoir cette nuit l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation 2010, devant un film de Nick Park, A matter of loaf and death et devant un autre film produit en France, French Roast, de Fabrice Joubert. Le « buzz » de Logorama semble avoir été savamment orchestré à coup de diffusion puis de suppression sur Youtube, Vimeo ou Dailymotion, ce qui constitue à mon avis un bon exemple de la manière dont la diffusion illégale ou en tout cas plus ou moins clandestine d’un contenu soumis à copyright permet à ses auteurs d’en conserver la maîtrise et d’en doser la popularité : pour montrer, on passe aux copains, et pour créer de la rareté, on demande ensuite aux canaux de diffusion de supprimer les fichiers.

Il faut dire que ce contenu est particulier puisque chaque plan de Logorama est constitué de logotypes de marques, éléments visuels que le droit international protège infiniment mieux que des droits individuels tels que la liberté d’expression ou le droit à la vie privée. Je parie cependant que Logorama ne sera victime d’aucun procès en contrefaçon ou en atteinte à la réputation des entreprises, d’une part parce que le succès met à l’abri de ce genre de problèmes, mais aussi parce que son discours est d’une ambivalence comme on l’adore dans le monde de la communication : derrière un scénario vaguement subversif (Ronald McDonald en cambrioleur fou furieux et un séisme qui engloutit ce monde de logos), on perçoit surtout une fascination béate pour l’univers de la publicité, des logos et des mascottes de marques. En seconde lecture, Logorama me semble donc être un hommage à la société de consommation et à ses couleurs vives, un hommage naïf et faussement séditieux de la part de ses meilleurs ouvriers.
Les H5 ont un grand talent et c’est manifeste depuis le clip The Child, pour Alex Gopher, superbe animation typographique, mais au fond, quel est leur propos ? S’approprier les codes de la communication et les clichés scénaristiques des séries télévisées (Logorama en regorge) est quelque chose d’assez positif — un « droit de réponse » disaient les auteurs lors d’une interview —, mais où se trouve ici la frontière entre la distance critique vis à vis du bombardement d’images, de marques et de logos, et la simple participation à ce même bombardement ?

J’avais beaucoup aimé le clip Remind Me, que les H5 avaient réalisé pour le duo norvégien Röyksopp et où le langage du graphisme d’information était utilisé pour raconter la journée d’une jeune londonienne. Mais que penser lorsque les mêmes images, propres et joyeuses d’un monde qui fonctionne avec une régularité des plus rassurantes, sont utilisées par les mêmes auteurs pour nous vendre la société Areva ? Areva (réincarnation « sexy » de l’ancienne Cogema) est la société qui vend et qui gère nos matières premières et nos déchets nucléaires. Peu à peu dé-nationalisée, elle devient une entreprise « normale », c’est à dire soumise à la concurrence commerciale, aux caprices et à l’avidité de ses actionnaires, et sans doute acculée à terme (comme la SNCF) à remplacer son cœur de métier par ce qui permet de gagner plus d’argent en ne travaillant pas plus, à savoir la communication, les tours de passe-passe financiers et les pratiques commerciales. Demain, si le Cotentin devient une zone « interdite » à la manière de la région de Tchernobyl, ce ne sera pas à cause d’un étatisme centralisateur incompétent comme celui de l’ex Union Soviétique mais sans doute à cause de l’optimisme libéral qui édicte que tout problème social ou industriel peut se règler à coup de publicités chamarrées (1). Le jour où une catastrophe nucléaire aura eu lieu ici, les gentils graphistes du groupe H5 y auront eu leur part (2).

De la même manière, si je trouve Logorama extrêmement bien fichu et si on peut saluer le travail visuel et le travail de documentation très fouillé, quelque chose me met mal à l’aise, j’y vois une apologie volontaire du cauchemar climatisé, un message un peu décadent qui nous proposerait de nous abrutir d’images plaisantes en attendant d’être engloutis par les effets de notre propre inconséquence.

Lire ailleurs : Logorama remporte l’Oscar du film d’animation (Henri Verdier) et Urbanité des sigles, par Joachim Lepastier.



  1. Voici comment le site d’Areva explique son approche de la communication (les mots en gras sont écrits en gras sur le site d’Areva) :
    « Depuis plusieurs années, AREVA diffuse des campagnes en rupture avec les autres publicités institutionnelles. La recette ? Une approche décomplexée, ludique et pédagogique, un graphisme original et contemporain et une musique entraînante [...] Dans ce contexte, AREVA a besoin d’asseoir sa notoriété, sa crédibilité et son leadership, partout dans le monde, sur la base d’un discours global et cohérent envers l’ensemble de ces cibles. Les campagnes de publicité institutionnelles ont ainsi pour objectifs : de faire d’AREVA une marque toujours plus attractive, de développer et consolider son niveau de notoriété, d’affirmer son identité de groupe industriel de référence dans le domaine de l’énergie sans C02. »
    Bref, une marque comme une autre qui calque son approche commerciale, selon sa présidente, sur le modèle « Nespresso ».
  2. Vous pensez que j’exagère ? J’aimerais bien, mais les faits me donnent raison. Depuis quelques temps, Areva et EDF, deux sociétés qui appartiennent pourtant (pour combien de temps ?) majoritairement à l’état français, se bagarrent autour des contrats qui les lient en matière de recyclage des déchets et de fourniture du combustible radioactif, se renvoyant la balle quand à leurs responsabilités respectives. 

La morale sensitive, les perspecteurs

mars 7th, 2010 Posted in Interactivité, cimaises | No Comments »

L’exposition de Jean-Louis Boissier à l’École d’art du Havre, déjà annoncée ici, est ouverte tous les jours du lundi au vendredi, de 14h à 18h. Sont présentées deux installations interactives, La Morale sensitive et Les Perspecteurs.

Dans La Morale sensitive, le visiteur est invité à s’asseoir devant une table d’écolier où sont projetées des images. Ces images semblent être un flux vidéo (et ont effectivement été réalisées avec une caméra DV) mais sont en fait une succession de photogrammes montés en animation chronophotographique comportant des boucles et des chemins multiples sur le déroulement desquels on peut intervenir.

Les images sont reliées à un texte qui est projeté sur un mur perpendiculaire à la table et que l’on voit au travers d’une fenêtre. Il s’agit de textes extraits des Les Confessions et des Rêveries du promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau, dont les images sont des illustrations (et réciproquement).
La manipulation des images se fait en passant la main au dessus, sans même toucher la table.

Dans Les Perspecteurs, le visiteur est invité à manipuler une molette qui permet d’agir sur le défilement des images vidéo-projetées mais aussi sur une caméra robotisée qui effectue en direct la course qu’elle a réalisé lors du tournage d’origine.
Vous n’avez rien compris à mes descriptions ? Allez voir l’exposition !

Dans une troisième salle, on peut consulter le livre La relation comme forme : L’interactivité en art, toujours de Jean-Louis Boissier, et manipuler le cd-rom Essais Interactifs qui est fourni avec et qui constitue une anthologie (non-exhaustive) de travaux interactifs réalisés par l’artiste et chercheur entre 1989 et 2004 (1).

Élisabeth Badinter peut avoir les oreilles qui sifflent car son nom a été plusieurs fois prononcé. Avec Globus Oculi, Flora Petrinsularis et La morale sensitive, l’exposition ne présente pas moins de trois allusions à l’allaitement maternel qui, selon la philosophe dix-huitièmiste (et actionnaire principale de Publicis) fait de la femme une guenon (2).
On y retrouve évidemment un peu partout (et jusque dans le nom d’une rue adjacente à l’école et du parking le plus proche) le fantôme de Jean-Jacques Rousseau, que l’auteur de L’Amour en plus a si souvent attaqué.



  1. Sont réunis : Album sans fin, Globus Oculi, Flora Petrinuslaris, Mutatis Mutandis, Bifurcation, Autoportrait, Dozographie, Le Petit manuel interactif, Acrostiche, Modus Operandi, ainsi qu’une version cd-rom des deux œuvres exposées : La Morale sensitive et Les Perspecteurs.
  2. À propos de la « tyranie » de l’allaitement : « C’est une réduction de la femme au statut d’une espèce animale, comme si nous étions toutes des femelles chimpanzés » — É. Badinter, interviewée par Libération le 10/02/2010. Digression : je ne me remets toujours pas de cette charge contre l’allaitement car elle met au jour une vision de l’humanité qui se ferait contre l’animalité — et je dis bien animalité et non bestialité, mot un peu trop connoté — et on retombe dans le débat Rousseau / Voltaire : quand le premier s’interrogeait sur l’état de nature (ni bon ni mauvais mais qui précède les conventions sociales et dont il semble logique de ne pas nier l’existence lorsque l’on tente de comprendre la nature humaine et de construire la société), le second le raille sur le mode de la « pente glissante » : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage ». Qui a dit que Rousseau n’était plus d’actualité ? 

Portes ouvertes

mars 7th, 2010 Posted in Après-cours, études | No Comments »

Quelques photos des portes ouvertes de l’école supérieure d’art du Havre (commencées hier mais qui continuent lundi, mardi et mercredi). Comme j’étais occupé à terminer le montage d’une exposition, je n’ai pas vu toutes les animations et toutes les expositions.

La salle multimédia/animation, avec à gauche les expérimentations électroniques de Bruno Affagard, qui présente entre autres une animation graphique réalisée avec Processing mais conditionnée aux informations transmises via une carte arduino par un sonar.

L’atelier gravure, tenu par Yann Owens, avec une exposition de tee-shirts sérigraphiés.

À l’occasion de l’exposition de Jean-Louis Boissier, l’école édite une sérigraphie réalisée d’après un schéma de l’installation « Les Perspecteurs ».

Tangerinegate

mars 1st, 2010 Posted in Les pros, indices | 5 Comments »

Robert Popper, acteur et humoriste, créateur de l’excellente série de faux films éducatifs Look around you, s’amuse fréquemment à faire des canulars téléphoniques. La semaine dernière, il a donné un coup de téléphone à la station LBC (London’s biggest conversation) pour rapporter avoir été témoin d’un épisode de perte de self-control de la part du premier ministre britannique Gordon Brown. Le sujet est à la mode en Grande-Bretagne et Robert Popper est aussitôt passé à l’antenne en direct sous le nom de Robin Cooper, ouvrier. Son témoignage est le suivant : Gordon Brown visitait son usine lorsque, énervé par une conversation téléphonique, il a projeté une clémentine sur un laminoir mécanique. Le fruit, broyé par la machine, l’aurait endommagé. Toujours en colère, le premier ministre s’en serait pris à l’assistante de qui il tenait l’agrume en la qualifiant de « citric idiot » (idiote citrique), avant de s’excuser auprès de tout le monde.

Malgré le ton sérieux du faux-témoin, l’animateur de la station rappelle que le récit est à prendre avec des pincettes et n’est confirmé par personne. Mais ça n’empêche pas l’affaire de la clémentine de faire le tour des médias britanniques : BBC2, The Financial Times, The Telegraph, The Sun… Et chaque fois les précautions d’usage ont été un peu plus oubliées. L’apothéose a été atteinte lorsqu’une chaîne hong-kongaise a consacré un long sujet à la question, sujet qui a été illustré par une reconstitution en images de synthèse.

Pour une fois, on n’accusera le grand méchant web de rien, puisque c’est dans les médias traditionnels que cette affaire est née et a pris les proportions que l’on sait. La moralité de l’affaire, c’est sans doute que pour qu’une histoire soit diffusée, il ne faut pas qu’elle soit vraie ou fausse, ni crédible, ni peut-être même bien racontée, il faut avant tout que ceux qui la transmettent et ceux qui l’entendent soient tout prêts à y croire, qu’ils en aient envie.